THEATRE

Sur les traces de Jean Pliya, Agbazahou Apollinaire remet à flot le théâtre historique avec Le gong a bégayé

Le professeur de lettres, dramaturge et inspecteur Apollinaire Agbazahou a publié La bataille du trône (théâtre 1997), Kalétas, la mascarade (nouvelles 2000) et en cette année 2012, Le gong a bégayé aux Editions Plumes Soleil. N’eût été la détermination de la jeune équipe des Editions Plumes Soleil (dont il faut saluer au passage l’opiniâtreté parce qu’ils sont en train de réaliser une révolution copernicienne dans le monde de l’édition au Bénin : une dizaine de publications littéraires en un an, et avec la qualité en plus !), le texte de Le gong a bégayé continuerait d’être en souffrance dans les couloirs incertains de quelque maison d’édition…internationale. Mise en scène et jouée au festival du Danxomê (édition 2003) et au Fitheb (2004), Le gong a bégayé d’Agbazahou échappe ainsi à l’évanescence qui a frappé plusieurs autres de ses textes (mis en scène, joués mais non publiés à ce jour). La pièce se présente en six symboles et s’étale sur 63 pages. Sa thématique sort des sentiers battus, s’éloigne – pour ainsi dire – des tendances actuelles d’innovations en création dramaturgique.

Histoire d’un prince aveuglément moderniste

Le gong a bégayé aborde la question brûlante du choix à opérer entre l’ouverture au modernisme et le maintien absolu des préceptes de la tradition dans les cours royales. C’est une pièce fortement empreinte de réalisme parce que la toponymie et l’anthroponymie indiquent clairement que Agbazahou a opté pour la vraisemblance de l’histoire. Pour preuve, la première phrase didascalique de la pièce est sans ambages: « (Le décor évoque le’’honnouwa’’ (l’entrée des palais royaux d’Abomey) avec des bas-reliefs suggestifs. » (p.15) ; les personnages ont pour noms « Migan », « Kpanlingan », «Vidaho » «Kinnoumi » et « Le Roi ». Il ne fait donc aucun doute que le décor de la pièce nous projette dans une imaginaire cour royale d’Abomey et par ce choix identitaire directement assumé, le dramaturge ne laisse aucune place à l’interprétation hasardeuse. Dans ce palais royal donc, le prince héritier, Vidaho, se veut révolutionnaire et, comme Sidi (le révolutionnaire) dans Sous l’orage de Seydou Badian, il estime qu’il faut « flanquer par-dessus bord » toutes les pratiques du palais. C’est un Vidaho si moderniste qu’il n’hésite pas à traiter de barbarie tout l’édifice civilisationnel érigé au royaume du Danxomê. C’est pourquoi, alors que le Kpanligan (le griot), à l’aide de son gong, récitait les louanges aux mânes des ancêtres, Vidaho le lui arracha des mains au motif que ce « casse-tympan » (p.15) « empêche de se concentrer sur des choses sérieuses » (p.16) et qu’ « En tout cas, [sa] fonction (de Kpanligan) est inutile pour le Danxomê » (p.17) : c’est ainsi que le gong a bégayé dans le palais royal. Selon l’usage, il venait de se produire ainsi une situation impardonnable dont l’auteur est puni automatiquement de la peine de mort. Pourtant, le roi sursit au prononcé de la sentence en accordant la parole à Vidaho pour qu’il donne les raisons de son parjure. Alors, Vidaho étale ses griefs contre les pratiques -prétendument archaïques d’après lui !- du Danxomê. Parcourant le labyrinthe de ses dénonciations, il réalise lui-même que chaque sujet de dénonciation auquel il s’attaque est un réservoir de symboles qu’il lui fallait assimiler pour ne pas les méjuger. Aussi, les éléments de réponse donnés tant par le Roi que par le Kpanligan finissent-ils par éclairer la lanterne de Vidaho qui passe de sa posture de moderniste contestataire à celle d’un défenseur éclairé de la culture du Danxomê. Au point même qu’il devient l’instructeur civique de Kinnoumi (sa fiancée) dans le sixième tableau intitulé ‘’symbole final’’.Tout rentre dans l’ordre finalement puisque Vidaho, métamorphosé, est assez édifié pour assumer avec fierté l’héritage de ses ancêtres.

De la qualité de l’écriture dramaturgique

Le style d’Agbazahou se démarque totalement de celui des dramaturges de la vague actuelle dont le registre souvent grossier et obscène va de pair avec le langage de la violence. Rien de tout cela dans Le gong a bégayé. De sexe, point. Point de sang, point de larmes comme institué par une certaine mode ambiante. C’est également une écriture qui a évité de mettre en œuvre les procédés de distanciation, la pratique du théâtre dans le théâtre. Bref, Agbazahou se soustrait de l’idéal esthétique de l’actuelle génération des dramaturges négro-africains, je veux parler du théâtre dit moderne. A mon avis, c’est de l’audace littéraire que de tourner le dos à ce que tout le monde fait sans pour autant paraître vieux jeu car, dans le cas d’espèce, c’est la qualité de l’écriture qui crée une place à la pièce dans un environnement où le théâtre moderne semble l’unique modèle de création qui fait sensation. Il n’est que de s’intéresser au titre pour en être édifié. A la fois métonymie, symbolisme et personnification, le titre ‘’le gong a bégayé’’ est représentatif du parfum qui parcourt chacune des soixante pages de cette pièce. Que ‘’le gong bégaie’’ constitue l’élément déclencheur (cas du récit) ou plus exactement le nœud de l’intrigue qui projette d’emblée le lecteur/spectateur dans le vif du sujet. Le gong est par excellence l’outil de travail du griot. L’un est aisément assimilable à l’autre (métonymie). Parce que c’est un outil d’identification du griot, le gong devient du coup symbole de la tradition (symbolisme). Enfin, comme s’il était une personne, ce gong a bégayé (personnification) dès lors que Kpanligan (le griot) s’est fait interrompre et s’est fait arraché par Vidaho (le prince héritier) le fameux gong qui rythmait la récitation des louanges aux mânes des ancêtres. Ce double voire triple signifié qui se dévoile derrière chaque signifiant est le registre dans lequel est écrit tout le texte. En effet l’esthétique de l’écriture oscille entre expressions et paroles significatives de l’aire culturelle fon et un didactisme des symboles. On s’explique mieux alors l’affirmation de l’auteur, en exergue au texte à savoir : « La vie au palais royal est une forêt quotidienne de symboles ».(cf.pp. 18,19,23,32,40,51). Les faits et gestes à la cour royale sont interdits d’insignifiance. Ils sont toujours porteurs de sens doubles, de sens seconds enfouis dans la mémoire collective. Et c’est proprement avoir les yeux fermés sans tâcher jamais de les ouvrir que d’observer les réalités de la cour d’Abomey sans accéder aux symboles qu’elles incarnent. Ce me semble le principal enseignement que vise l’auteur en nous révélant maintes explications insoupçonnées à des pratiques considérées comme des travers alors qu’elles traduisent des symboles d’ouverture, de puissance voire de génie ou d’esthétique inestimables. (cf. le symbole de l’immunité inaliénable du prince présomptif p.19 ; le symbole de la jarre trouée p.52, le symbole du harem royal p.58, le symbole de l’émanation populaire du roi p.51, etc.)

En sortant de la lecture de l’œuvre, on reste marqué par l’intensité dramatique qui a été embrayée ( avec le scandale du gong qui a bégayé au ‘’premier symbole’’) maintenue et propulsée à son pic ( aux deuxième, troisième, quatrième et cinquième ‘’symbole’’) dans une logique imparable de gradation ascendante ou si l’on veut de colère ascendante du Roi, avant de chuter en douceur dans une atmosphère de communion, d’entente mutuelle avec le ‘’symbole final’’. C’est là une construction bien classique où s’observe aisément le fameux « Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli/ Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli » de Boileau. On note là également une manière de transcrire, donc de conserver et d’immortaliser en le partageant avec d’autres peuples une foule d’informations issues de la littérature orale du peuple de Danxomê.

La tragédie politique : un genre peu pratiqué de nos jours

Dans Littérature du XIIème siècle : textes et documents, Claude Puzin affirme : « Plus que tout autre dramaturge de son temps, Corneille redonna à la tragédie la dimension politique [sic] qui avait été la sienne dans l’Antiquité. Les protagonistes appartiennent toujours à la classe dirigeante. Il ne s’agit pas seulement de conférer par là davantage de grandeur au genre, mais aussi de le faire servir à une réflexion sérieuse sur les problèmes qui se posent aux collectivités humaines [sic] : le bon et le mauvais gouvernement, la paix et la guerre, la justice et l’injustice, etc.» A partir des critères exprimés en filigrane par Claude Puzin, je puis dire que Le gong a bégayé relève du point de vue du genre théâtral, de ce que nous pouvons appeler la tragédie politique. Cet angle d’écriture théâtrale que choisit Agbazahou dans cette pièce n’est pas couramment pratiqué. On pense a priori à Jean Pliya. Avec Le gong a bégayé, Agbazahou semble allier l’intention littéraire d’un Jean Pliya au didactisme mélioratif d’un Joseph Ki-Zerbo.

Tenez ! Jean Pliya a écrit Kondo, le requin par souci de rectifier La dernière entrevue de Béhanzin et de Bayol, pièce jouée en 1933 et dans laquelle une peinture très dévalorisante a été faite du roi Béhanzin par les jeunes Dahoméens (il est vrai, dans un contexte de soumission à l’idéologie coloniale) à l’école William Ponty (cf. Kondo, le requin version 1966, version 1981). Dans le même esprit, Agbazahou prétexte des frasques d’un prince iconoclaste au palais, pour éclairer – à partir de données évidentes de littérature orale- plusieurs conceptions et pratiques dont les versions péjoratives et dévalorisantes ont jusque-là, été diffusées dans l’inconscient collectif par l’idéologie coloniale dont la visée « d’établir la supériorité de la culture européenne l’amène à méconnaitre (…) la culture africaine »[1] selon Bernard Mouralis. Exprimant, entre autres raisons, ce qui justifie le recours à ce type de pièce théâtrale le Togolais Rogo Koffi Fiangor écrit que, le fait pour les dramaturges , de revisiter les faits d’histoire provient de : « ce profond désir que des hommes bafoués ont de se redonner un peu de dignité, en rappelant les actes et faits d’honneur que la mémoire populaire ou universelle n’a pas retenue sur eux ou sur leurs aïeux.» [2] Ainsi se justifient les lumineuses explications que Agbazahou fait apporter au prince aussi bien par le Roi que par le Kpanligan, comme par exemple l’origine de « l’abêti, le chapeau couvre-joues » ou « le foula, le chapeau à larges bandes » (p.49) ou encore « le Gola ! une sorte de calotte décorée aux armoiries du souverain qui la porte » (p.50), etc. En dehors de cette mise en relief des connaissances enfouies dans les savoirs non transcrits du Danxomê, le dramaturge a également mis en œuvre un procédé didactique qui se réfère chaque fois au monde des Blancs, établit la comparaison et indique en quoi la comparaison est défavorable à l’homme blanc qui pourtant, n’a de cesse de proclamer la barbarie de l’homme noir. C’est une approche qui n’est pas sans rappeler celle mise en œuvre par Joseph Ki-Zerbo dans son essai A quand l’Afrique, où il compare les mœurs des Blancs et celles des Noirs et fait constater que les mœurs africaines ne sont pas les plus répugnantes de l’humanité comme cela se proclame abusivement autour de nous. Morceau choisi : « Les guerres actuelles, écrit Joseph Ki-Zerbo, ne doivent pas être portées au débit d’une conception africaine de la guerre.(…) Pendant que l’Afrique de l’Ouest vivait dans une phase de paix, au temps de l’empire du Mali, la guerre de cent Ans sévissait entre la France et l’Angleterre. Regardez aussi l’Italie qui s’est formée en tant qu’Etat- nation grâce à Giuseppe Garibaldi et au compte de Gavour- mais à travers combien de guerres ? On ne conçoit pas une transformation de l’Europe sans cette succession terrible de guerres. Je veux dire par là que les conflits et les guerres sont une affaire humaine banale, ordinaire, qu’on rencontre dans l’histoire de tous les peuples. (…) Des seigneurs de la guerre ont existé en Afrique depuis longtemps, comme dans tous les pays du monde, par exemple en Chine, au Japon et en Europe. »[3]

Pour se convaincre de l’effectivité de ce comparatisme didactique dont fait preuve aussi Agbazahou dans la pièce, il suffit de se reporter à quelques extraits : pp.24-25

« Vidaho : Tradion ! Tradion ! Vous n’avez que ce mot périmé à la bouche et cela vous entraine dans des pratiques barbares. Migan : Où se trouve donc la barbarie ? Prince capricieux !

Vidaho : Entre tes mains Migan ! A la moindre peccadille, vous immolez un homme comme un vulgaire poulet. (…)

Migan : Tu radotes Vidaho. Le Danxomê n’est pas l’inventeur de la peine capitale dite peine de mort. On continue de la pratiquer sous d’autres cieux. Et puis mon cimeterre n’est pas différent de la guillotine ou du peloton d’exécution. La justice des Danxomênous est d’ailleurs beaucoup plus clémente qu’on ne le croit…» ou encore

p.41 : « Vidaho : Ca y est ! Ca recommence. Des vodouns par-ci, des vodouns par-là. Nous sommes esclaves de toutes ces divinités, alors qu’on se simplifierait l’existence en adorant un seul Dieu.

Kinnoumi : Ne blasphème pas Vidaho. Les vodouns font partie intégrante de notre univers religieux et spirituel. Nous devrons assumer notre culture avec fierté, même si la rencontre avec le Blanc a modifié les données. Le Roi : Bien joué, Nan Kinnoumi ! Qui lui a dit qu’à un moment de l’histoire, les Blancs eux-mêmes n’ont pas vénéré plusieurs divinités. Qu’il interroge l’histoire de la Rome et de la Grèce antiques. Tous les peuples dits policés de nos jours ont connu leur traversée du polythéisme, avant de mettre de l’ordre dans leur religiosité. »

C’est dire la préoccupation hautement didactique de l’auteur qui a conséquemment conduit l’intrigue dans un crescendo dramatique en faisant monter la tension jusqu’à l’avant dernier tableau où se produit la rédemption du prince iconoclaste, Vidaho. En effet, après le bégaiement du gong à la page 16, le lecteur est tenu en haleine par une succession de répliques dialogiques dans laquelle l’esthétique et la pédagogie des propos du Roi et du Kpanligan n’ont inversement d’égal que l’insolence caractérisée de Vidaho. C’est un régal d’explication des symboles forts du Danxomê que de traverser les six tableaux de la pièce, avec la peur de voir le Roi décider du pire à l’endroit de Vidaho, tant son outrecuidance était insupportable. Néanmoins, que de noms de personnages chargés d’histoire sur lesquels l’auteur ne daigne nous donner aucune explication comme si tous les lecteurs de la pièce étaient supposés les connaître ! Le public des lecteurs -ne partageant pas l’aire culturelle ’’adjatado ‘’et même des natifs d’Abomey- garderont la soif de ne pas connaître l’histoire ou l’explication de tels ou tels faits historiques évoqués dans la pièce. L’auteur aurait dû fournir davantage de renseignements en notes infrapaginales.

En somme, Le gong a bégayé d’Apollinaire Agbazahou procède d’une démarche de défense et illustration des symboles culturels du Danxomê. On le voit bien, aussi longtemps que les animaux de la forêt laisseront au lion le privilège d’écrire leur histoire, eh bien toutes les histoires de chasse feront du lion le roi de la forêt. Rien que pour cela, on aimerait que le gong de la plume d’Agbazahou résonne encore plus fort et pour longtemps. Un dernier détail, mais qui vaut son pesant : Jean Pliya, dans sa dédicace de Kondo le requin, précise que sa femme défunte, à qui il dédiait la pièce, était ’’arrière petite fille de Gbêhanzin’’. Ce qui me renvoie à un croisement entre le devoir passionnel et le devoir littéraire, c’est qu’Agbazahou aussi écrive dans sa dédicace : « A Flore Sanny, mon âme-sœur, la touche féminine au bon moment et aux bons endroits donne la visibilité globale des choses ». Il y a là, certainement quelque chose à psychanalyser…

[1] Bernard Mouralis, Littérature et Développement, Paris, 1984, Editions Silex / ACCT, p.30.

[2] Rogo Koffi Fiangor, Le théâtre africain francophone (analyse de l’écriture, de l’évolution et des apports interculturels), Paris, L’Harmattan, 2002,p. 56.

 [3]  Joseph Ki-Zerbo,  A quand l’Afrique, Ed ; de l’Aube/ éd. D’en bas, 2003, p.65.

 

 

Agence Sud Presse/ Roger Koudoadinou

Professeur certifié de lettres

 

4 réflexions au sujet de « THEATRE »

  1. Chaque critique aborde l’étude d’un ouvrage selon un angle bien déterminé. Mais il faut prendre le temps de lire un texte avant d’y porter des appréciations. On n’a pas besoin de mettre « étude thématique » avant d’étudier les thèmes. Une multitude de thèmes a été étudiée et il faudra savoir lire entre les lignes.
    Il faut retenir surtout que la recherche documentaire est complémentaire et ne saurait se substituer au travail de réflexion qui a été donné.
    Du courage pour la suite

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